Certains médias occidentaux semblent indiquer qu’une armée de trolls, forte de milliers de chinois, s’active sur les réseaux sociaux à l’image de la démarche de désinformation numérique massive menée par la Russie en Afrique. La tactique chinoise est beaucoup plus subtile, et d’autant plus redoutable. Nous observons une véritable colonisation digitale des technologies « Made in China » en Afrique. Avec ses téléphones, ses applications, ses câbles sous-marins, ses routeurs… la mainmise de la Chine sur l’infrastructure de l’Internet africain est totale. Il ne reste plus qu’à appuyer pour influencer.

Qui sont les loups guerriers, la fameuse arme chinoise de destruction massive des réseaux sociaux ? Et pourquoi se désintéressent-ils de notre continent ?
Les “loups guerriers” sont une nouvelle génération de diplomates chinois connus pour leur attitude combative et agressive.


Le terme fait référence au film Wolf Warrior 2 et illustre la stratégie de communication assertive et nationaliste employée par ces diplomates depuis 2020.
Sous la direction du président Xi Jinping, ces diplomates n’hésitent pas à défendre fermement les intérêts chinois, parfois en utilisant un ton offensif contre les critiques venant de l’Occident et d’autres pays.
L’analyse de leurs publications montre le désintérêt manifeste de ces influenceurs pour l’Afrique en général.
On peut d’ailleurs raisonnablement penser que la stratégie globale chinoise n’est pas orientée vers notre continent. En effet les trolls chinois ont pour objectif prioritaire les 5 fléaux (Taïwan, Ouïghour, Tibet, Falun Gong et Hong Kong). S’il leur reste du temps, ils ont autorisation de s’attaquer à l’Occident, la démocratie, les USA…
L’Afrique apparaît loin dans l’ordre des priorités du parti.
Qui sont les Wumao, les trolls chinois, et pourquoi sont-ils si peu nombreux sur notre continent?
Les “Wumao” ou “Parti des 50 centimes” (50 Cent Party) sont des commentateurs internet chinois payés par les autorités de la République populaire de Chine pour influencer l’opinion publique nationale et internationale en ligne en faveur du gouvernement.
Le terme “50 centimes” provient de la croyance selon laquelle ces commentateurs recevraient 50 centimes chinois pour chaque post qu’ils publient.
Leur nombre varie, avec des estimations allant de 500 000 à deux millions de membres. Ils sont actifs sur les réseaux sociaux et dans les commentaires des articles de presse, où ils diffusent des messages favorables au Parti communiste chinois et attaquent les critiques du régime.
Un compte troll chinois en Afrique est particulièrement virulent : Somali Institute for Chinese Studies. En 2013, le Département chinois de la propagande avait lancé l’initiative d’un centre de recherches en Somalie. Probable héritier de cette initiative, le centre s’est transformé en compte Twitter (X) agressif et grossier.

Comment Pékin a contribué à renforcer un régime autoritaire avec les réseaux sociaux ?
La Chine possède des intérêts économiques majeurs au Zimbabwe, un pays en proie à l’instabilité et à la corruption. En effaçant une partie de la dette du Zimbabwe, Pékin a consolidé sa position dominante dans l’exploitation des ressources naturelles locales. Cette dépendance économique permet à la Chine de peser lourdement sur les décisions politiques du gouvernement.
Par le biais de la désinformation et la manipulation des réseaux sociaux, Pékin a contribué à renforcer un régime autoritaire, affaiblissant la démocratie.
De plus, l’appui militaire chinois, incluant la fourniture d’armes et la formation des forces de défense, soutient un régime répressif. Par ailleurs, ce soutien est amplifié par la forte activité des trolls chinois actifs dans la région. La présence chinoise dans quasiment tous les domaines de la vie au Zimbabwe représente une véritable menace pour l’avenir du pays.

Pourquoi la campagne d’influence chinoise “Hey Africa” sur Facebook a raté ?
Dépassant bientôt le million d’abonnés, cet organe de propagande du parti sur Facebook montre les limites du “journalisme positif” à la chinoise.

La Chine ne veut pas faire d’ingérence, ne veut pas critiquer et surtout veut montrer qu’elle agit différemment des médias occidentaux, toujours misérabilistes et montrant une image d’une Afrique pauvre et perpétuellement en guerre.
Les posts Facebook de la page n’entraînent que peu, voire aucune réaction. Un commentaire par ci, un like par là. Le million d’abonnés apparaît bien peu intéressé.

La Chine se trouve confrontée à une problématique majeure : comment faire du buzz avec des informations aussi “fades” ?
Page créée en 2022 par Cue Kexin, journaliste chinoise ayant travaillé pour Xinhua, la page relaie des informations positives et très consensuelles.

La véritable stratégie de la Chine en Afrique : contrôler l’infrastructure.
La Chine reste pour le moment assez timorée quant à l’utilisation des réseaux sociaux en Afrique. Et pourtant, son objectif reste de diffuser sa propagande sur notre continent. Et pour cela, la Chine a des atouts majeurs.
Depuis le début des années 2000, la Chine a entrepris des investissements considérables dans les infrastructures de télécommunication en Afrique, consolidant ainsi sa position en tant qu’acteur majeur dans la modernisation numérique du continent. Les entreprises chinoises, telles que Huawei et ZTE, ont largement contribué à cet effort, fournissant des équipements de télécommunications. À ce jour, environ 80 % des infrastructures 4G en Afrique reposent sur des technologies chinoises.
Les smartphones chinois dominent largement le marché africain. En 2023, environ 70% à 80% des smartphones vendus en Afrique proviennent de marques chinoises. Tecno, Infinix, Itel, Huawei, Xiaomi et Oppo sont les principaux vendeurs.
Les applications chinoises connaissent également une croissance explosive en Afrique. Particulièrement auprès des jeunes générations. Ainsi, Tiktok est l’application la plus téléchargée sur notre continent et est devenue une plateforme incontournable dans l’écosystème numérique africain. WeChat se développe également. Il s’agit d’une super application offrant des services allant de la messagerie aux paiement mobiles en passant par la réservation de services.

Enfin, les entreprises chinoises ont investi dans le déploiement de câbles sous-marins reliant l’Afrique au reste du monde. Par exemple, le câble PEACE (Pakistan East Africa Connecting Europe) relie plusieurs pays africains à l’Asie et à l’Europe.
Un exemple particulièrement illustratif est celui de l’Éthiopie. L’entreprise chinoise ZTE y a équipé l’INSA (Information Network Security Administration) avec des systèmes sophistiqués de surveillance des communications. Ces systèmes permettent aux autorités de surveiller les appels téléphoniques, les messages texte et les activités sur Internet, augmentant ainsi leur capacité à contrôler les communications des citoyens.
D’autres nations, telles que la Zambie et le Congo-Brazzaville, ont également adopté ces technologies, parfois perçues comme des outils de répression.
En contrôlant l’ensemble de la chaîne technologique, depuis le smartphone jusqu’aux applications, en passant par les réseaux et les algorithmes, la Chine limite la nécessité d’investir dans une armée de trolls.
En conséquence, nous offrons à la Chine la capacité d’exercer un contrôle total sur nos écrans.